Ekimetrics, l'indépendant que Mistral n'a pas réussi à acheter
Portrait d'Ekimetrics, pionnier français du marketing mix modeling : plan Elevate 2028, acquisition aux États-Unis et refus de l'offre de Mistral AI.
Fin janvier 2026, Le Figaro révélait une information passée relativement inaperçue hors du secteur : Arthur Mensch, cofondateur de Mistral AI, aurait proposé de racheter Ekimetrics. Le cabinet français de data science a décliné l'offre, tout en laissant la porte ouverte à un rapprochement stratégique, selon LeMagIT qui a relayé et complété l'information. Qu'un des champions européens de l'IA générative s'intéresse à un spécialiste de la mesure marketing en dit long : la donnée qui prouve l'efficacité des investissements publicitaires est devenue un actif stratégique.
Vingt ans de mesure marketing
Fondée en 2006, Ekimetrics s'est construite sur un métier longtemps considéré comme austère : le marketing mix modeling (MMM), cette discipline statistique qui mesure la contribution réelle de chaque levier — TV, digital, promotion, prix — aux ventes d'une marque. Le cabinet, dirigé par son cofondateur Jean-Baptiste Bouzige, accompagne des annonceurs comme L'Oréal, Accor, Shell ou Danone.
Le cas Accor illustre la profondeur de ces dispositifs. Documenté par LeMagIT, le chantier mené avec le groupe hôtelier — engagé dans le MMM depuis plus de sept ans — a abouti à une plateforme analytique en libre-service, One Vision, qui permet aux équipes locales et globales de simuler des scénarios budgétaires et de réallouer leurs investissements. On est loin du rapport annuel de modélisation livré en PDF : la mesure devient un outil de pilotage quotidien.
Cette trajectoire vaut à Ekimetrics de figurer au French Tech 120 pour la deuxième année consécutive. L'entreprise, société à mission depuis 2023, revendique aussi une approche frugale de l'IA — un positionnement différenciant à l'heure où les coûts de calcul explosent.
« Elevate » : tripler d'ici 2028
En juin 2025, Ekimetrics a lancé son plan stratégique « Elevate », avec une ambition affichée : devenir « le leader mondial du déploiement de l'IA à l'échelle » et tripler son chiffre d'affaires et ses effectifs d'ici 2028. Selon L'Usine Digitale, la société, qui revendique une croissance historique d'environ 30 % par an, vise à réaliser près d'un tiers de son activité à l'international, principalement aux États-Unis, en s'appuyant sur ses bureaux de Paris, Londres, New York et Hong Kong.
Le plan s'est concrétisé dès janvier 2026 avec une première acquisition : Actable, spécialiste américain de l'analytics client. La croissance externe est explicitement au programme, pilotée par un « Hypergrowth Committee » créé pour l'occasion. C'est probablement cette dynamique qui explique le refus de se vendre à Mistral : pourquoi céder maintenant, quand la courbe monte ?
Ce que l'épisode Mistral dit du marché
Pour les agences et les annonceurs, l'affaire dépasse le cas d'Ekimetrics. Elle confirme d'abord que les indépendants français de la data marketing — Artefact hier, Ekimetrics aujourd'hui — sont devenus des cibles convoitées, y compris par des acteurs technologiques qui cherchent à muscler leurs activités de services et de conseil.
Elle rappelle ensuite que la mesure est redevenue le nerf de la guerre média. Disparition annoncée des identifiants publicitaires, montée du retail media, fragmentation vidéo : partout, les annonceurs réclament des preuves d'efficacité que les métriques plateformes ne suffisent plus à fournir. Le MMM, discipline que l'on disait dépassée il y a dix ans, revient au centre du jeu — et avec lui les acteurs qui le maîtrisent. Les agences média l'ont bien compris, qui renforcent leurs équipes data ou nouent des partenariats avec ces spécialistes.
Enfin, l'épisode illustre une voie française singulière : celle d'entreprises parisiennes de taille intermédiaire qui grandissent sans se vendre aux grands groupes de communication ni aux géants du conseil, en pariant sur leur expertise et sur l'international. Ekimetrics a refusé l'offre d'un des symboles de la tech française pour rester maître de son destin. Dans un marché de la communication en pleine concentration, c'est un choix qui mérite d'être observé — et qui pourrait inspirer d'autres indépendants.