L'Annuaire
Focus·6 septembre 2026·5 min de lecture

Havas et l'ex-patron de Viginum : la contre-ingérence en agence

Marc-Antoine Brillant quitte Viginum début octobre pour lancer avec Havas une agence de contre-ingérence destinée aux dirigeants. Ce que ce transfert révèle.

Havas et l'ex-patron de Viginum : la contre-ingérence en agence

L'information est tombée le 3 septembre, d'abord par l'AFP puis dans Stratégies : Marc-Antoine Brillant, directeur de Viginum, le service de l'État chargé de détecter les ingérences numériques étrangères, quittera son poste début octobre pour lancer une agence de contre-ingérence en partenariat avec Havas. Une expertise née dans les couloirs du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) s'apprête donc à être vendue aux dirigeants d'entreprise par un groupe de communication. Pour le marché des agences, le signal dépasse largement la nomination.

Un service d'État devenu référence

Viginum a été créé en 2021, rattaché au SGDSN, pour surveiller et caractériser les manipulations de l'information venues de l'étranger sur les plateformes en ligne. Marc-Antoine Brillant, ancien officier de l'armée de terre, a participé à sa création puis l'a dirigé pendant trois ans. En cinq ans, le service s'est imposé, selon Stratégies, comme « une entité pionnière en Europe » : ses rapports publics sont devenus la référence sur les modes opératoires prorusses ou sur l'usage de l'intelligence artificielle dans les campagnes de désinformation.

Le dernier en date, publié le 11 juin, dressait le bilan des élections municipales des 15 et 22 mars 2026 : quatre opérations d'ingérence numérique étrangère détectées, dont un mode opératoire inédit baptisé « Rokh Solis » qui visait La France insoumise et certains de ses candidats, et la première mobilisation d'un Réseau de coordination et de protection des élections. C'est ce savoir-faire, la détection de campagnes coordonnées et l'analyse de leurs relais, que le fondateur de l'agence emporte avec lui. À Viginum, l'intérim sera assuré par son adjointe Anne-Sophie Dhiver, passée par Google ; aucun successeur permanent n'a été nommé.

Ce que Havas achète

Le périmètre annoncé est simple à énoncer : l'agence conseillera les dirigeants « sur la lutte contre les menaces informationnelles et la contre-ingérence », selon les termes rapportés par Stratégies. Le nom de la structure, sa forme juridique et son rattachement dans l'organigramme du groupe n'ont pas été précisés à ce stade. Ce qui est clair, c'est la cible : non plus les États, mais les entreprises et leurs patrons, exposés à des campagnes de dénigrement, à des fuites orchestrées ou à des attaques réputationnelles dont l'origine est de plus en plus difficile à établir.

Pour Havas, l'opération s'inscrit dans une stratégie d'extension du conseil vers des territoires que les agences de communication classiques ne couvraient pas. Le groupe dirigé par Yannick Bolloré a publié le 24 juillet un premier semestre en croissance organique de 2,5 %, à 1,362 milliard d'euros de revenu net, avec un deuxième trimestre à +3,8 % et une marge d'EBIT ajusté de 11 %. Mais la croissance vient d'Amérique du Nord (+6,9 %) ; l'Europe ne progresse que de 0,7 %, la France et le Royaume-Uni étant en recul. Huit acquisitions ont été réalisées depuis janvier, dont l'agence française Format. Dans ce tableau, une offre de contre-ingérence à forte valeur ajoutée, facturée en honoraires de conseil et non en commissions médias, ressemble à un relais de marge autant qu'à un pari éditorial.

Le mouvement n'est pas isolé. Les agences de relations publiques et de conseil vendent depuis longtemps de la gestion de crise et de la veille réputationnelle. La nouveauté tient à l'importation d'une méthode et d'une légitimité venues de l'État, à un moment où les entreprises découvrent qu'elles peuvent être des cibles collatérales de conflits géopolitiques. Le sujet n'est plus seulement de savoir ce que l'on dit d'une marque, mais qui le dit, avec quels moyens et dans quel but.

Les questions que soulève le calendrier

Le départ intervient sept mois avant l'élection présidentielle, prévue les 18 avril et 2 mai 2027, alors que, selon l'AFP, les autorités redoutent des ingérences et que des candidats déclarés ou pressentis, Édouard Philippe et Gabriel Attal notamment, ont déjà été visés par de fausses informations d'origine prorusse. Perdre le patron du dispositif à ce moment précis n'est pas anodin, et la presse ne s'est pas privée de le relever.

La seconde question tient au partenaire. Havas est présidé par Yannick Bolloré, fils de Vincent Bolloré, dont la galaxie comprend des médias d'opinion comme CNews ou le JDD. Voir l'ancien responsable de la lutte contre les manipulations de l'information rejoindre cet ensemble nourrira inévitablement des commentaires sur l'indépendance de la future agence et sur la nature de ses clients. Rien, dans ce qui a été rendu public, ne permet d'aller au-delà de ce constat : les modalités du partenariat, la part détenue par Havas et les règles déontologiques que se fixera la structure restent à connaître. Mais pour un métier dont toute la valeur repose sur la confiance, ces précisions viendront vite ou manqueront.

Pour les agences concurrentes, enfin, l'épisode fixe un prix de marché. Les profils capables de lire une campagne de désinformation comme un expert média lit un plan d'achat sont rares, et ils étaient jusqu'ici presque tous dans le secteur public ou chez les plateformes. Que le premier d'entre eux choisisse un grand groupe plutôt qu'une structure indépendante en dit long sur le niveau de ressources que suppose ce type d'offre.

En résumé

Havas s'offre la crédibilité de Viginum pour ouvrir un nouveau front du conseil aux dirigeants, à un moment où sa croissance européenne patine. La contre-ingérence rejoint ainsi la gestion de crise, la data et l'influence dans la liste des expertises que les groupes de communication vont chercher hors de leurs murs. Reste à savoir si le marché suivra, et à quelles conditions. Pour identifier les agences de relations publiques, de conseil ou d'influence qui travaillent déjà la réputation des entreprises, notre annuaire des agences référence les acteurs du marché français, à Paris comme en région.

Sources